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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 09:49

 

 

 

Une chronique d'Hannibal:

 

 

Serge Klarsfeld est un garçon bien malheureux. Il a établi par maladresse un mémorial des juifs déportés de France pendant la Seconde Guerre mondiale, travail soigneux mais d’un résultat catastrophique: le compte est d’environ soixante-douze mille, soit moins de la moitié de ce qui était avancé avant lui. Il a manqué ainsi à son devoir de porteur de mémoire, en fournissant un nombre autorisé dont allaient pouvoir se servir d’odieux révisionnistes, d’abjects faussaires de l’histoire. Depuis, il ne sait quoi inventer pour se faire pardonner. Sa dernière trouvaille en date fut de prétendre que le mot Shoah allait être abandonné par l’éducation nationale. Rivarol a fort bien expliqué en quoi il se trompait et je n’y reviens pas. Mieux, l’on sait que le ministre de l’éducation nationale, de la Jeunesse et de la Vie associative, Luc Chatel, a signé avec Eric deRothschild, président du mémorial de la Shoah «une convention cadre qui pérennise et amplifie le partenariat avec ce mémorial, les voyages sur les lieux» du crime, «les formations destinées aux enseignants et la mise à disposition de ressources pédagogiques», avec à la clé un «portail pédagogique destiné aux enseignants.» Pour finir de rassurer le bon maître Klarsfeld, signalons que le ministre israélien de l’Instruction publique, Gideon Saar, a conclu avec son homologue italienne Mariasella Gelmini un accord de coopération prévoyant la formation de professeurs italiens à l’enseignement de la Shoah, qui sera donnée dans le Saint des Saints de Yad Vashem. Le «rempart contre l’oubli et le négationnisme» pousse aussi vite que le mur qui circonscrit le problème palestinien.

 

 

Une question que l’on peut se poser, c’est pourquoi Klarsfeld tient tant à ce mot Shoah, qui désignerait en hébreu une catastrophe plutôt naturelle. Elie Wiesel lui préférait naguère le mot Houban, qui marquerait mieux le caractère unique de la chose. N’étant pas hébraïste, je me garderai de trancher, mais il est vrai qu’Elie Wiesel, malgré sa qualité officielle de grand témoin, n’a plus guère la cote, à cause du répugnant Bradley Smith et de ses scandaleux disciples. On se rappelle que l’immortel auteur de La Nuit a rappelé de nombreuses fois, et récemment encore, qu’il porte au bras gauche un tatouage qu’il aurait subi à Auschwitz en sa qualité d’interné, A7713. Il l’a notamment affirmé sous serment devant la cour de justice de Californie où un procès l’opposait au jeune révisionniste Eric Hunt le 8juillet 2008, puis répété le 25mars 2010 à l’université de Dayton. Or, dans le documentaire de longue durée Elie Wiesel goes home tourné en 1996, son bras gauche nu est filmé sous tous les angles et nul tatouage n’y apparaît. Elie Wiesel serait-il un témoin faible? C’était l’opinion de Pierre Vidal-Naquet. Gardons-nous toutefois de l’accabler, car il s’est déjà fait escroquer toute sa fortune par Bernard Madoff: il a assez souffert comme cela— bien d’autres ont été frappés d’agnosognosie sans qu’on cherche à le leur reprocher.

 

Il y a une autre sorte de catastrophe qui se trouve l’objet de disputes, la Nakba, autrement dit le préjudice subi par les Palestiniens quand diverses forces armées juives les ont contraint par la violence à quitter leurs terres. On apprend que plusieurs associations juives ayant contesté des passages de manuels d’histoire contemporaine pour les classes de première, ceux-ci vont être modifiés. Richard Prasquier, président du CRIF, n’appréciait pas en particulier le mot Nakba, signe d’une regrettable “idéologisation”, et la «présentation scandaleuse» des faits. Le ministère de l’éducation nationale n’a pas souhaité pour l’instant commenter. Etrange Luc Chatel! Quand il s’agit de la théorie du gender, il prend sur lui de ne rien changer, quand il s’agit de la Nakba, il laisse modifier. Cela rappelle le débat de 2005 sur le côté “positif” de la présence française outre-mer: l’état, n’avait, de l’avis de tous les lobbies, pas à le faire enseigner. Par contre, il doit enseigner la Shoah. Comprenne qui pourra. Telle est la laïcité neutre. Comme dit la chansons, ou à peu près: avec les juifs je ne sais pas, quand il faut et quand il faut pas…

 

Quoi qu’il en soit, la transmission de la Shoah est heureusement une œuvre pluridisciplinaire et multiforme. Citons le projet Aladin, qui ne cesse de progresser. Cette année, une délégation de deux cents VIP de la Shoah, intellectuels, religieux, diplomates, a ainsi participé à un voyage organisé par l’Unesco, la mairie de Paris et Aladin. Y participaient entre autres Mgr Barbarin, Samuel Pisar, le président sénégalais Abdoulaye Wade, l’ancien chancelier Gerhard Schröder et plusieurs intellectuels supplétifs du Maghreb et du Machrek. Parmi les autres moyens ingénieux de rappeler au monde l’unicité de la souffrance juive, on trouve la nouvelle carte d’identité israélienne, «la plus sûre du monde». Astucieusement, le numérotage de ces nouvelles cartes commencera à six millions, pour faire apparaître le chiffre fatidique et caractéristique de la Shoah.

 

Il y a bien sûr aussi les mémoriaux. La capitale fédérale du Canada, Ottawa, en manquait cruellement jusqu’ici: c’est réparé, le gouvernement va former un «Conseil d’édification du monument national de l’Holocauste». Ce monument «fera découvrir aux visiteurs de toutes religions et traditions les causes et les risques de la haine.» Ouf! Il était temps!

Il y a aussi les musées, particulièrement les camps, qui sont un musée in situ. Celui d’Auschwitz s’emploie à rassembler cent soixante millions d’euros qui formeraient le capital d’un fond perpétuel dont le revenu annuel oscillerait entre quatre et cinq millions, le minimum vital. L’Allemagne a déjà mis soixante millions au pot, l’Autriche six millions, les Etats-Unis quinze et la Grande-Bretagne deux millions et demi. Devant un tel succès, le gouvernement autrichien a lancé les travaux de rénovation du camp de Mauthausen, qui ne devraient coûter que un million sept cent mille euros d’ici 2013.

 

Autre bel exemple de solidarité mémorielle, selon le Monde: «Fruit d’une collaboration avec les archives nationales de plusieurs pays européens, une base de données de biens culturels volés aux juifs à l’époque nazie vient d’être mise en ligne par les Archives nationales américaines.» James Hastings, le coordinateur, s’en félicite: «Ce projet fait de l’histoire un instrument de justice.»

 

Evidemment cet effort pédagogique a un coût. Heureusement de sympathiques initiatives sont prises. Ainsi les lycées de Mississauga (704000 habitants, banlieue de Toronto, Canada) collectent-ils après la classe des pièces de un penny jusqu’à en rassembler treize millions, chacune représentant un des humains qui «ont péri dans le génocide nazi, dont six millions de juifs». Des grandes surfaces participent aussi à ce grand mouvement du cœur, mais ce n’est pas toujours bien compris. Ainsi élève-t-on à la gare centrale de Milan, près de la voie 21 d’où partirent des convois de déportation, un «lieu de mémoire et de rencontre». Un supermarché a demandé à ses clients d’aider à le construire: «Jusqu’au premier octobre 2011, avec 500 points, vous permettez à Esselunga de donner dix euros à la fondation pour le Mémorial de la Shoah». Malgré «le petit sac réutilisable, disponible dans toutes sortes de couleurs assorties» promis en remerciement, certains Milanais, probablement néofascistes, ont boycotté l’opération. En France, les solutions sont moins hardies mais éprouvées. Comme s’en félicite Actualité juive, les personnes assujetties à l’ISF et dont le patrimoine est supérieur à un millions trois cent mille euros peuvent déduire de leur impôt soixante quinze pour cent, dans la limite de 50000euros de réduction, les sommes versées à la Fondation Mémorial de la Shoah. En d’autres termes, un contribuable qui doit cinquante mille euros d’ISF, s’il donne soixante-sept mille euros au Mémorial de la Shoah, ne paiera rien à l’Etat.

 

 

L’argent est le nerf de la mémoire et c’est bien naturel. Il faut savoir que 25% des survivants de la Shoah habitant Israël vivent au-dessous du seuil de pauvreté. C’est ce qu’établit un rapport publié par la Fondation au profit des Victimes de l’Holocauste. 60000 des 208000 miraculés recensés dans le pays sont indigents, malgré une augmentation de 160% de l’aide qui leur est allouée et la décroissance rapide de la population (en 2015, trente pour cent d’entre eux devraient avoir quitté cette vallée de larmes). 40% d’entre eux se sentent seuls, et ont du mal à faire leurs courses, 20% souffrent du froid l’hiver, 5% n’ont pas assez à manger. La moitié d’entre eux ont besoin d’une aide financière. D’après le responsable de l’étude, «certaines victimes de l’holocauste ont besoin de lutter pour être reconnus comme victimes». Incroyable! C’est l’éternel problème!

 

L’Autriche l’a longtemps occulté et tarde toujours à prendre ses responsabilités. Aussi un groupe de survivants nés là-bas et vivant aujourd’hui en Terre promise réclame-t-il carrément 21milliards de dollars en réparation de vols commis durant les heures les plus noires, alors qu’aux termes d’un accord pris entre Vienne et Washington, celle-là n’avait à payer que 210millions, à peine un pour cent de la somme nécessaire. Une misère! Les juifs originaires d’Autriche avaient alors approuvé «parce qu’ils n’avaient pas le choix», estime Doron Weisbrot, un ayant droit de deuxième génération. Les fils et filles, les petits-fils et petites-filles ont bon espoir d’obtenir satisfaction.

 

Heureusement le gouvernement allemand fait face à ses obligations. Il a doublé en 2011 le montant de ses allocations aux rescapés, de cinquante-cinq à cent-dix millions d’euros et il devrait passer progressivement à cent-quarante millions annuels en 2014. Et puis, il y a de nouveaux secteurs où l’exigence de justice engendre tardivement des ressources. Là, les robinets de l’argent de la mémoire coulent comme le lait et le miel en Canaan. Par exemple les chemins de fer. Ainsi l’indispensable Eric deRothschild a-t-il signé avec Guillaume Pepy un partenariat entre le Mémorial de la Shoah et la SNCF. Celle-ci s’engage à se faire pendant quatre ans le partenaire principal de celui-là, et celui-là apportera en retour son “expertise” et son «soutien technique» pour «conduire de nouvelles recherches historiques» sur les actions de la SNCF pendant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi pourra-t-on mettre en lumière avec précision la collaboration des chemins de fers français à la Shoah, dont Pepy a déjà demandé pardon, cela avec l’argent des usagers et des contribuables.

 

En Allemagne aussi, la mémoire ferroviaire avance. La Deutsche Bahn a versé cette année cinq millions d’euros aux victimes des nazis. «Soixante-cinq ans après la fin de la guerre, nous n’avons pas oublié la souffrance des victimes du national-socialisme», a déclaré son président, Rüdiger Grube. Ce don porte à quatre milliards quatre cents millions la somme versée depuis 2000 par la fondation «Mémoire, responsabilité et avenir» que financent les chemins de fer allemands, à 1,66millions de personnes dans près de cent pays.

 

Est-ce assez? Probablement pas. A propos de la crise de la dette, l’économiste Jacques Delpla écrivait dans Les Echos: «Selon mes calculs, les Allemands doivent aux Grecs au moins 575milliards d’euros au titre de la Seconde Guerre mondiale.[…] Les Allemands oublient leur dette politique. Il faut le leur rappeler. En 1945 les vainqueurs de la guerre ont tiré un trait sur le capital humain et physique détruit par les Nazis. On a fait la CECA et le Traité de Rome. Le passif politique et financier de l’Allemagne au titre de la guerre se monte à 16 fois le PIB allemand, on peut appeler cela la dette implicite de l’Allemagne. On ne la lui réclame pas, en échange, on lui demande de jouer le jeu européen, d’un point de vue politique et financier.» Le concept est intéressant. L’Allemagne paiera. C’est neuf comme l’antique. Et puis cette idée de dette latente imprescriptible est très plaisante. Un danger toutefois: une surestimation de la dette à la Grèce peut entraîner la minoration de la dette à Israël, donc la banalisation de la Shoah. Je serais d’avis de donner un avertissement à Jacques Delpla.

 

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Published by Rivarol blog - dans A lire dans RIVAROL
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